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Arrêt sur image - Argent Amer

Arrêt sur image - Argent Amer
Dans Argent Amer (2016), Wang Bing dépeint le labeur quotidien de travailleurs chinois, issus de campagnes défavorisées comme la province du Yunnan, à Huzhou, ville industrielle au sud de Shanghai concentrant des centaines de milliers d’ateliers de confection textile. Décryptage d’un photogramme extrait du film, à la 86e minute.

En ce mois de juillet, la chaleur estivale s’installe à Huzhou. Un ouvrier et deux ouvrières se retrouvent nonchalamment accoudés au dernier étage d’une des nombreuses cités-dortoirs qui offrent une hospitalité précaire aux deux millions et demi de travailleurs que compte la ville. L’inaccoutumée présence du soleil sur leur peau signifie qu’il s’agit d’un jour de repos pour cette main-d’œuvre dont les horaires s’étendent usuellement de sept heures du matin à minuit.

Au fil d’Argent Amer, cette séquence diurne aère le dispositif filmique de Wang Bing polarisé autour de la notion de claustrophobie, circulant inlassablement de l’espace clos de l’atelier de confection à celui des dortoirs collectifs. Néanmoins, l’apparition de cette ligne d’horizon est doublement faussée : pour les protagonistes, elle se dessine sur la répétition invariable du même modèle de cité-dortoir (“Toutes les maisons se ressemblent” spécifie l’une des deux femmes) ; pour le spectateur, elle reste un hors-champ inatteignable, sans intérêt. Le cinéaste se concentre sur les visages et les silences de ses sujets documentaires.

Au-delà de la stricte analyse par l’observation, le cinéma de Wang Bing se caractérise par l’espace de liberté émotive qu’il octroie aux hommes et femmes qu’il insère dans son récit de la Chine contemporaine. Recueil de subjectivités plutôt que répertoire de gestes, la filmographie de Wang Bing interroge et examine par le biais de l’émotion. Comprendre n’est plus simplement regarder, mais éprouver et endurer avec l’autre.

En contemplant l’anodin, le cinéaste dévoile l’impensé des comportements des esclaves modernes des ateliers textiles chinois. Dans cette séquence, il filme un moment de liberté qui se mue en une attente désabusée de la reprise du travail. Les personnages errent dans les couloirs sombres de la cité-dortoir avant d’être appelés à l’extérieur par des bruits de pétards. Témoignant de la persistance d’une certaine allégresse collective dans la ville industrielle de Huzhou, ces festivités semblent hors d’atteinte pour les trois protagonistes. Perchés au sommet de leur bâtiment de béton, ils observent de manière morne le cortège, hors-champ, qui n’est pourtant que “dans la rue d’en face”. Cette séquence synthétise le rapport au loisir de ces travailleurs.

Dans une scène précédente, les deux mêmes femmes bavardaient dans leur chambre commune des potentielles soirées auxquelles elles pouvaient participer. Or, sans conviction, elles laissaient le temps défiler donnant chacune à leur tour des raisons diverses (fatigue, insécurité) pour ne pas s’y rendre. Durant les 2h36 d’Argent Amer, un seul véritable projet de sortie – une fête entre collègues dans un atelier – est invoqué, comme moyen de couper court aux implorations d’une femme abandonnée et maltraitée par son mari. L’évasion d’un quotidien rude et maussade ne se réalise que par le biais des téléphones portables, seuls liens avec ses proches et ses souvenirs. La soirée des deux jeunes femmes s’évanouira dans le besoin de témoigner à la caméra de Wang Bing, photographies à l’appui, de la beauté luxuriante de leur province d’origine. “Désignés” pour soutenir économiquement leur famille, à l’instar de l’adolescente de la séquence d’ouverture du film, ces ouvrières et ouvriers endurent à la fois la mélancolie du déracinement familial et le spleen d’une vie meilleure qui n’arrive jamais.

Cette brève séquence presque suspendue dans le ciel se clôture par la complainte d’une des deux femmes : “En tout ce temps, je n’ai rien gagné. Je vais me coucher.” Elle réinstaure dans le discours d’Argent Amer, même au sein de cette parenthèse fugace, la problématique de l’argent gagné insuffisamment par un travail laborieux qui engourdit les corps et les esprits.

L’œuvre chemine entre des scènes aliénantes dans les ateliers de confection et des discussions entre travailleurs sur leurs conditions de travail respectives (le prix à la pièce, le nombre d’heures journalière, le comportement des patrons). “Tu bosses, tu manges, tu dors” explique l’un des personnages à un autre moment. “Tu dors” ; “Je vais me coucher” ; la fuite dans le sommeil.

Argent Amer est un documentaire sur la léthargie forcée des classes précaires chinoises suite à l’impossibilité de constituer des économies au regard du coût de leur quotidien (logement, téléphone). Le loisir n’est pas envisageable et n’est observable qu’à distance, comme l’ouvrière restant sur la terrasse de la cité-dortoir qui remarque par une enseigne que des bains publics se trouvent juste en bas. L’un de leurs camarades de dortoirs, Fang Lei, confessera ultérieurement que “dormir ne coûte rien”. Face à cette passivité imposée, la mise en scène de Wang Bing se refuse toute intervention et reproduit l’enjeu primordial des ouvriers de Huzhou : survivre dans un monde dénué de cadre économique (licenciement, fermeture d’usine), politique (aucune réglementation du travail) ou social (cette femme battue qui retourne auprès de son mari faute de moyens pour fuir (“Si je n’avais pas besoin de son argent, je ne ferais pas ça”).

 

Robin Miranda das Neves, avril 2019.