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Héritage de la chouette (L') (3)

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Pour explorer les liens entre Grèce antique et monde contemporain, la fondation Onassis a confié à Chris Marker la réalisation d'une collection en treize parties qui peuvent être vues séparément, abordant chacune un thème spécifique. Pour ce faire, le réalisateur a sollicité débats, réflexions et images variées, se faisant passeur entre deux mondes et démontrant une fois encore son art du montage. Les intervenants interpellés à divers titres par la grécité - Daniel Andler, Theo Angelopoulos, Cornelius Castoriadis, Mark Griffith, Angélique Ionatos, Michel Jobert, Elia Kazan, Oswyn Murray, Marios Ploritis, Michel Serres, Giulia Sissa, Manuela Smith, George Steiner, Nikos Svoronos, Vassilis Vassilikos, Jean-Pierre Vernant, John Winkler, Iannis Xenakis, Atsuhiko Yoshida et bien d'autres encore - développent loin de tout académisme, le rapport entre Grèce antique et histoires individuelles ou collectives. La richesse des points de vue convergents ou contradictoires, entrecroisés sous le regard emblématique de la chouette athénienne, fait de cette série une formidable base de réflexion sur la société contemporaine et ses racines grecques, réelles ou mythiques.

 

9. Cosmogonie ou l'Usage du monde

10. Mythologie ou la Vérité du mensonge

11. Misogynie ou les Pièges du désir

12. Tragédie ou l'Illusion de la mort

13. Philosophie ou le Triomphe de la chouette

Images

Résumé

9. Cosmogonie ou l'Usage du monde. Pour cette réflexion sur la création, Serres part de la statuaire grecque, puis Marker nous entraîne sur les pas d'une Koré de l'Acropole exposée à Tokyo. Le mystère de la cosmogonie divine est exploré par Castoriadis et Xenakis, qui s'interroge aussi sur la créativité de l'homme. Parmi les idoles que nous érigeons, Vernant présente la face monstrueuse de la Gorgone, miroir de la mort. Pour Serres, les statues ont une origine funéraire. Elles représentent le corps mort et marquent aussi des lieux, à l'instar des Hermès, bornes des carrefours. La fascination pour la sculpture grecque est présente au Japon, et Marker, s'interrogeant sur les ressorts d'un tel succès, se tourne vers la cosmogonie. Du chaos naît l'harmonie, l'ordre du cosmos repose sur le désordre : tels sont les fondements d'une conception qui rejoint les vues de l'astrophysique ou de la biologie contemporaine. Au Pirée, une usine électrique transformée en musée d'art moderne permettra d'accomplir ce trajet du chaos à l'oeuvre. Le mythe de Persée participe, lui aussi, à cet antagonisme initial : le héros affronte la Gorgone et lui tranche la tête, détournant ainsi la terreur du retour au chaos.

10. Mythologie ou la Vérité du mensonge. Il existe un ensemble de mythes auxquels nous nous référons toujours. Steiner s'interroge sur leur genèse et leur place dans le psychisme. Ploritis évoque leur propagation ; Yoshida montre qu'ils ont été transmis au Japon dont la religion présente de fortes affinités avec ce polythéisme grec dont Nietzsche fit un modèle de tolérance car il n'engendra aucun massacre. Mais tout commence par la parole, celle de Platon comme celle échangée autour d'un café. Ploritis constate que les mythes grecs ont nourri la pensée mondiale. Les exemples sont nombreux en littérature, mais aussi dans le langage commun : les Antigones rouges désignent les Fractions Rouges de femmes en Allemagne, la Médée des Cévennes un meurtre familial, etc. Pour Steiner, ils sont au coeur de la grammaire initiale : "Pour survivre sur cette dure planète, l'homme s'est construit les contre-possibilités à la réalité." Tous les mythes sont bâtis contre la mort... Certains, portant précisément sur le pays des morts, ont été transmis au Japon par les Scythes. Au sanctuaire d'Isé comme à Delphes, Yoshida ressent la même religiosité émanant d'une présence divine au coeur de la nature.

11. Misogynie ou les Pièges du désir. La conception grecque de la sexualité était très différente de la nôtre. Que pensaient les Grecs du désir ? Murray et Sissa expliquent différents enjeux sociaux de l'homosexualité masculine. Objets de conquêtes ou mères, les femmes ont un statut d'éternelles mineures et semblent réduites au silence dans la cité. Pourtant, les dramaturges ont donné vie à des femmes hors du commun. Au XVIIIe siècle, l'idéal de la beauté virile attira Winckelmann vers la Grèce ; nous-mêmes n'échappons pas à l'attrait de l'érotisme grec. Comme pour nous le rappeler, défilent, entre les mots, ces vertigineuses empreintes que les sculpteurs et les peintres nous ont laissées. L'homosexualité masculine s'apparente à un rite de passage. Modèle de la relation qui permet au jeune homme de s'initier à la philosophie, elle inspire aussi un amour romantique qui s'exprime dans des textes. Sissa expose le destin des femmes qui ne peuvent que devenir mères pour échapper aux folies d'un utérus en mal d'enfants (théorie de l'hystérie), ou hétaïres pour le plaisir du symposium. Une interview d'Alexis Minotis et les mots incisifs de Ionatos nous ramènent à la Grèce moderne qui porte encore ses petits dictateurs.

12. Tragédie ou l'Illusion de la mort. La scène débute dans un petit bar de Tokyo, La Jetée, où l'on discute des Atrides et d'Angelopoulos. La parenté entre la Grèce et le Japon est justifiée par Xenakis et Vassilikos, puis viennent des explications sur la tragédie. Mais qui est responsable du devenir de cet héritage? Les Grecs modernes, proclame Minotis, aussitôt démenti par les images d'une Médée montée en Grèce par Yukio Ninagawa. Il existe un lien entre musique ou théâtre japonais et drame antique : "En voyant la Médée des Japonais, j'ai compris ce qu'avait pu être la Médée d'alors", dit Vassilikos. Mais pour comprendre la tragédie antique, il faut la restituer dans son contexte politique, rituel et social - Castoriadis et Murray s'y emploient -, et dans son paysage : visite touristique parodique d'Epidaure. Sissa présente le conflit insurmontable qui règne au coeur de la tragédie, tandis que Vernant explique à des enfants le rôle de Dionysos. Le metteur en scène Minotis reconnaît aux seuls Grecs modernes la possibilité de monter correctement leurs drames. Réponse de Marker : il oppose des représentations désuètes et rigides à la sublime Médée japonaise, preuve de l'universalité et de l'éternité de la tragédie.

13. Philosophie ou le Triomphe de la chouette. Honneur à la chouette, emblème de sagesse : à l'instar du philosophe elle sonde les ténèbres. Exprimés avec passion ou austérité, les avis divergent sur la définition de la philosophie. Serres, avec gravité, récuse l'idée d'une philosophie au service du pouvoir, tandis qu'au cours du banquet réuni à Tbilissi, un hommage serein est rendu à l'art du dialogue et à la belle mort du philosophe. La chouette attire la sympathie et fascine. Compagne loquace, elle rappelle à Steiner que la Grèce a été la patrie de la parole ; Ionatos voit dans ses yeux et ses mouvements, naïveté et humour : une définition possible de la sagesse. A Tbilissi, on porte un toast à la philosophie grecque. Mais où en situer l'origine et la fin ? Castoriadis insiste sur le projet de liberté inhérent à la pensée grecque et que n'entrave aucune doctrine religieuse ou politique. Griffith s'interroge sur l'échec de la démocratie et de l'idéal philosophique, et en pointe les conséquences dans nos sociétés. Nous pouvons détruire la planète, dit Steiner, mais grâce à la génétique, créer aussi la vie : paradoxe de la connaissance qui mène au bord du suicide. Les derniers mots sont laissés à la chouette.

(Laurence Tranoy)

Descriptif technique

Production
Fit Production, La Sept, Attica Art Productions Inc. (Groupe Fondation Onassis)
Participation
CNC, Sofica Images Investissements, Trebitsch Produktion International Gmbh, FR3
Réalisation
Chris Marker
Année
1989
Durée
130' (5x26')
Double disque
Couleur / N&B
couleur
Genre
Documentaire
Diffusion
  • Prêt aux particuliers par l'intermédiaire des médiathèques
  • Projection publique
  • Diffusion en ligne