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Au bord de la crise de nerfs

Au bord de la crise de nerfs
En immersion dans les bureaux de la CAFDA (la Coordination pour l’accueil des familles demandeuses d’asile) à Paris, Les Arrivants, de Claudine Bories et Patrice Chagnard, nous confronte aux situations tragiques des familles immigrantes mais aussi au travail des acteurs sociaux, en sous-effectifs et sous pression devant l’ampleur de la tâche et des méandres administratifs.

Caroline : “Là, je crois que je vais péter les plombs.” Bouillante de rage, elle vient de raccrocher le téléphone et prend à témoin l’équipe de cinéma. Voilà qu’un militant d’une association d’aide aux réfugiés lui reproche de n’avoir pas fait le nécessaire pour héberger une famille afghane ! Comme si elle disposait d’une baguette magique ! Caroline n’en peut plus. Elle est assistante sociale à la CAFDA, la Coordination pour l’accueil des familles demandeuses d’asile. Du matin au soir défilent dans les bureaux de ce local bruyant des immigrants chargés d’enfants, seuls ou en couples, mais toujours en situation d’extrême urgence. La plupart ont abouti à Paris par hasard, au terme d’une fuite éperdue où ils ont consumé leurs dernières réserves d’énergie et d’optimisme. Caroline doit d’abord se procurer les services d’un interprète. La CAFDA est une tour de Babel où l’on passe du russe au tamoul, de l’arabe à l’espagnol, de l’anglais au chinois et du roumain au farsi. Pendant qu’une juriste aide les “arrivants” à préparer leur dossier de réfugiés, l’assistante sociale doit parer au plus pressé : un hébergement (dans un hôtel de dernière catégorie), des repas (délivrés dans une cantine souvent fort éloignée de l’hôtel), des soins pour les bébés, des tickets de métro. Le budget limité de la CAFDA oblige Caroline à dire souvent non, même aux demandes les plus légitimes. Plus on l’implore, plus on la supplie, plus elle se raidit. “On n’est pas une agence de tourisme”, lâche-t-elle soudain à un demandeur d’hébergement d’urgence. “C’est trop agressif, objecte l’interprète, je ne peux pas traduire.” “Elle a l’air tout le temps en colère, on n’arrive pas à s’expliquer”, murmure une jeune Mongole à son interprète.

Si Caroline était laissée à elle-même, elle deviendrait une caricature de bureaucrate – arrogante, cassante, cynique. Heureusement, elle est entourée de collègues plus mûrs qui lui apprennent à faire la part des choses. Les fautifs, ce ne sont pas les demandeurs d’asile qui ne veulent, candidement, qu’être accueillis avec humanité. La CAFDA est enserrée dans un ensemble de lois, de décrets et de règlements qui transforment l’accueil des étrangers en loterie. Pour une famille qui, après bien des tribulations humiliantes, recevra un permis de séjour, cinq autres iront dans un autre pays porter leur malheur.

 

 

A la 78e minute du film, Caroline, à bout de nerfs, regarde la caméra. Elle cherche à sortir de ce huis clos – magnifiquement mis en scène  – qui la met aux prises huit heures par jour avec “toute la misère du monde”. Où se tourner ? Où porter ses regards ? A qui s’en prendre ? Dans le hors-champ du film, jamais montré, jamais nommé, se tiennent les véritables metteurs en scène de ce spectacle pathétique : les agents du pouvoir exécutif, législatif, judiciaire et, par délégation, le citoyen-spectateur que nous sommes. L’élégance du film et son efficacité tiennent précisément à cette ellipse qui laisse à chacun matière à penser. Que l’assistante sociale soit “méchante” comme la jeune, svelte et trop nerveuse Caroline, ou “gentille” comme sa collègue Colette, une corpulente mamma dont la bienveillance et la patience semblent inépuisables, de toute façon, comme elles le disent, “c’est mission impossible !” Quelle que soit leur bonne volonté, les travailleurs sociaux, même à la CAFDA, ne sont que des rouages de la machine à refouler. Le constat de leur impuissance a de quoi les rendre malades.

Ce visage de Caroline, convulsé par la rage, est celui que notre pays montre aux étrangers en quête d’hospitalité. Un visage inquiétant et indéchiffrable. Au sortir de la CAFDA, ils errent sans fin dans le métro ou le long d’avenues où tout paraît bien étrange. Pourquoi dans une société si paisible et si opulente les gens sont-ils si nerveux ? se demandent, étonnés, les vagabonds de la mondialisation. Mais pour le citoyen-spectateur que nous sommes, le visage de Caroline a un sens : il est le nôtre, celui d’un Nord qui a perdu le nord.

 

Anne Brunswic, décembre 2011.