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Adrénaline

Adrénaline
Deux jeunes hommes, François et Jean, dont on ne sait presque rien de leur vie quotidienne sinon la passion qu’ils ont en commun : l’escalade et marcher sur un fil qu’ils ont tendu au-dessus du vide. Au bord du vide de Jean-Claude Cottet, silencieux et concentré à l’instar de ses protagonistes, s’immisce dans le duo et nous fait vivre la maîtrise du danger et de la technique.

Le cadre est large, et l'image se compose en trois champs : le vide, un homme et la nature. La caméra est attentive, comme nous elle n'ose pas bouger. Le temps est suspendu aux pas du personnage qui avance lentement sur un fil, une corde tendue entre deux rochers au-dessus de quelques centaines de mètres de vide. La lumière voilée d’une légère brume accentue le contraste entre l'immensité et la sérénité de la nature, et la fébrilité d'un homme tremblant qui s'efforce d'avancer, guettant la chute. Celle-ci finira par arriver, et c'est pendu dans le vide, accroché à son harnais, qu'il finira sa course.

Pendant quelques jours, Jean-Claude Cottet va suivre Jean et François à travers leurs périples. Au volant de leur camionnette, ils explorent le sud des Alpes à la recherche de roches et falaises à escalader. Ils dorment dehors ou dans leur véhicule, se préparent et partent se mesurer aux objectifs vertigineux qu'ils s'imposent.

Bien sûr, le réalisateur ne gâche pas son plaisir devant la beauté des paysages ou l'émotion que suscitent ces tentatives spectaculaires de gravir encore et plus haut. Pourtant il ne choisit pas de magnifier ces moments extrêmes où l'homme défie la nature. Ici, point de sport extrême avec public pour applaudir les performances et caméras GoPro pour se repasser les bons moments. La caméra de Jean-Claude Cottet colle au dos des personnages, se contente de suivre la marche sans abuser d'artifices. Le spectateur n'échappe pas pour autant au vertige : si les grimpeurs regardent vers le haut, c'est en plongée qu'on observe Jean puis François grimper prise après prise. La caméra se colle au vide et nos mains deviennent moites. En parfait équilibriste, le réalisateur filme ces scènes vertigineuses d'escalade comme des moments du quotidien, comme les couchers de soleil, les mouvements des nuages, les réveils matinaux, les premières cigarettes, la camionnette que l'on range avant de filer sur la route.

 

 

 

On n'en sait peu sur les raisons qui les mènent à franchir l'infranchissable. Pas de regard caméra, des dialogues, épars, qui ne portent que sur l'escalade, la technique, la peur du vide, le plaisir de s'y confronter. Une question surgit donc rapidement : pourquoi ? Pourquoi mettre son corps, son mental, à l'épreuve ? Quel besoin de convoquer ses peurs, de les affronter ? On devine en partie : réussir à dépasser ses limites, s'interdire toute lâcheté, comme cette boutade lancée par Jean : “Peut-être que ça fera de toi un vrai homme !” Et plus généralement fuir, s'échapper vers une réalité plus simple, plus brute.

“Le bonheur est vide, le malheur est plein” écrivait Victor Hugo. C'est bien par le vide que Jean et François semblent irrésistiblement attirés : le vide au-dessus duquel ils se suspendent et dans lequel ils chutent, voire se jettent, mais aussi le vide qu'ils semblent s'efforcer de faire en eux pour atteindre une forme de lâcher-prise, condition nécessaire au grand saut. Et puis, bien sûr, il y a l'excitation, le grand frisson. Scène centrale où les deux hommes se jettent d'un viaduc en pleine nuit : “Ça fait trop peur !” dit l’un en riant, une fois le saut effectué, et l’on entend plutôt : “Ça fait trop de bien !”

Puis le tandem n'est plus, chacun retrouve son chemin. François, lui, accompagne un groupe de jeunes adultes dans un canyon. Une jeune fille au bord du vide pose un pied, puis un autre, fait finalement marche arrière puis revient, elle n'y arrive pas. “C'est l'adrénaline” dit-elle. François réplique du tac au tac : “L'adrénaline c'est après, là, c'est la peur.” Elle saute, écran noir.

 

Antoine Leclercq (février 2015)