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Cinéaste militante

Cinéaste militante
Quelques questions à Emmanuelle de Riedmatten, auteur du portrait réalisé pour la télévision suisse, Carole Roussopoulos, une femme à la caméra, un film qui vient compléter la filmographie de la cinéaste militante, largement présente au catalogue Images de la culture.

Quels liens personnels aviez-vous avec Carole Roussopoulos ?

 

Carole (de Kalbermatten) est une cousine lointaine qui avait une dizaine d’années de plus que moi. Enfant, je la considérais avec curiosité, inquiétude et admiration, car elle tenait des propos qui détonnaient avec ceux tenus dans notre milieu assez bourgeois. Elle avait de la gouaille et ne mâchait pas ses mots. Je la voyais de temps en temps car une de mes copines d’école qui était sa filleule m’entraînait “voir Carole”. C’était un événement. A Sion, la ville très conservatrice où nous avons grandi, certains la surnommaient Carole la Rouge. Quand elle est partie à Paris, elle a mis une grande distance entre la Suisse et la France. Je suis allée plusieurs fois la voir à l’Entrepôt (Paris 14e) quand elle en était la gérante. A son retour en Suisse, en 1995, c’est elle qui a pris contact avec moi car elle a découvert que nous faisions un peu le même métier (que j’avais débuté sur le tard). Nous n’avons jamais travaillé ensemble mais je me suis toujours intéressée à son travail et réciproquement. Je me souviens que lorsqu’elle a vu mon premier documentaire, Les Visites de la lune (2001), qui traite de la menstruation et du tabou qui l’entoure encore, elle m’a dit : “A Paris, tout ça a déjà été dit en 68 ! C’est ringard !” Ce qui m’a un peu vexée. Ce ne devait pas être si ringard puisque Arte a diffusé mon film au moins trois fois. Carole Roussopoulos avait plusieurs longueurs d’avance sur moi car elle avait tenu sa première caméra à 22 ans, tandis que j’ai réalisé mon premier documentaire à 40 ans bien sonnés. On me demande souvent si je me suis mise à faire des films à cause d’elle. Je peux répondre que non, pas du tout. Je m’y suis mise par envie et nécessité, après avoir fait des études d’infirmière et d’ethnologie.

 

Votre familiarité avec Carole Roussopoulos a-t-elle favorisé votre accès à certains fonds d'archives et, plus largement, a-t-elle influencé la manière dont vous avez conçu ce portrait ?

 

Absolument pas. J’ai travaillé sur ce film exactement comme je l’aurais fait pour n’importe quel autre portrait. La famille a mis à ma disposition les mêmes archives que celles confiées à l’Association Carole Roussopoulos. Hélène Fleckinger, la présidente de cette association, et la Médiathèque du Valais avaient inventorié tous les films du vivant de Carole. Quant aux coupures de presse, elles avaient été classées chronologiquement par Carole elle-même. Pour certaines photos, ça a été plus compliqué. Il y avait des cartons remplis d’albums que j’ai compulsés, des photos en vrac et des négatifs qu’il a fallu trier, scanner, retoucher, etc.

 

Dans le parcours de cinéaste de Carole Roussopoulos, à quoi avez-vous été le plus sensible ?

 

Carole ne supportait pas qu’on la traite de cinéaste. Elle faisait une grande différence entre le cinéma d’art et son travail de “vidéaste engagée”. Je crois que ce qui me touche, c’est sa façon de travailler complètement à contre-courant, sans réels financements officiels, sans chercher à atteindre un large public. Carole venait de la vidéo militante et, durant longtemps, elle a investi beaucoup de temps et d’argent dans ses films. Elle ne voulait pas s’emmerder (je reprends ses termes) à faire des dossiers et à aller défendre ses projets devant les responsables des chaînes.

 

Et dans sa personnalité, quelle qualité vous touche-t-elle le plus ?

 

Ce qui me touchait beaucoup chez Carole, c’était sa colère intrinsèque face aux injustices de ce monde. D’où sa façon d’être constamment à l’écoute des plus démunis et d’utiliser sa caméra comme une arme. A peine avait-elle terminé un film qu’elle se lançait dans le suivant car elle avait toujours une cause à défendre ou un abus à dénoncer. J’avais le sentiment qu’elle était infatigable, toujours prête à déplacer les montagnes. Elle a d’ailleurs travaillé jusqu’au seuil de la mort.

 

Dans la manière dont vous avez réalisé ce portrait, pensez-vous avoir vous-même subi l'influence de Carole ?

 

Non, sauf pour une option qui était un choix de départ : ne pas mettre de voix off. C’était pour moi une façon de lui rendre hommage, elle qui avait toujours revendiqué l’importance de ne pas charger ses films de voix off, justement pour laisser la parole aux “sans voix”, comme elle les nommait.

 

Propos recueillis par Eva Ségal, mars 2013.