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Les images en miroir de Lieux Fictifs

Les images en miroir de Lieux Fictifs
Conçu et coordonné sur quatre ans par Lieux Fictifs, Images en mémoire, images en miroir - 2013, travail colossal sur des archives de l’INA, a abouti à l’édition d’un DVD de 36 films courts.

Le projet Images en mémoire, images en miroir a été développé de 2009 à 2013 par Lieux Fictifs, un laboratoire de recherche, de formation et d’expression cinématographique installé depuis 1994 au sein même du Centre pénitentiaire de Marseille 1.

Des ateliers conçus à l’échelle de six pays (Allemagne, Espagne, France, Italie, Liban et Norvège) ont réuni plus de deux cents participants, personnes placées sous main de justice en milieu ouvert ou fermé, et personnes libres regroupées dans des structures (étudiants, retraités). L’objectif était de réaliser des courts métrages personnels à partir d’un remontage d’images d’archives fournies par l’INA. Ces images étaient sélectionnées par un comité de réalisateurs selon un thème général rendant compte de l’emprise géographique et de l’engagement politique de la démarche : Frontières, dedans/dehors. Des sous-catégories permettaient, elles, d’identifier des évènements ayant eu une portée mondiale et pouvant donc à ce titre faire sens commun au-delà des particularités nationales : le mur de Berlin, les murs dans le monde, la conquête de l’espace, la ségrégation et la décolonisation, les révolutions (des Œillets au Portugal, du Jasmin en Tunisie, Mai 68, etc.). Mais aussi : les images colorées de l’invisible (chimie, terre, vivant cellulaire) et les manifestations orageuses de la nature dont la plastique grandiose pouvait favoriser la réappropriation artistique et les déplacements esthétiques recherchés par les concepteurs des ateliers. Faire des images prises par d’autres un film à soi. Transformer des formats calibrés pour la télévision (JT, reportages, émissions scientifiques) en une œuvre personnelle. S’essayer à une écriture fictionnelle qui convoque une histoire commune. Telles étaient en effet les visées ambitieuses du projet. Avec une contrainte temporelle comme fédérateur formel que l’on retrouve dans le DVD : que chaque nouveau film ne dépasse pas 6 minutes. Une expression courte pour encourager le poème.

 

une réflexion critique sur la télévision

Les archives fournies par l’INA sont dotées de leurs logiques propres en respect de la grille des programmes et des contraintes fixées par les producteurs et les diffuseurs. Plusieurs types de collections historiques (série d’émissions) ont ainsi servi de vivier : Destination l’invisible, Les Inventions de la vie, L’Evènement, Les Brûlures de l’histoire, Le Siècle des hommes, Films documentaires, La Marche du siècle, Thalassa : le magazine de la mer, Envoyé spécial, Le Monde en quarante minutes, Les Actualités françaises, etc. Le travail de Lieux Fictifs a consisté à demander aux participants de réinventer de bout en bout ces corpus.

La première étape de l’expérience cinématographique consistait ainsi à déconstruire ce qui avait été projeté : les images étaient montrées sans son pour dégager la vue de tout guidage du sens par le commentaire de télévision. Les ateliers incitaient à s’interroger : qu’est-ce que je vois? Quel regard je porte sur ces documents d’archives, sur la mémoire du siècle qui s’y trouve concaténée ? A quoi (à quel objet, film, livre, souvenir personnel) cela me fait-il penser ? Comment ces images font-elles écho à ma propre histoire ? Quel miroir me tendent-elles ? Le dévoilement du son d’origine dans l’après-coup de la première vision participait également de ces questionnements : comment ajuster le savoir sur le voir ? Comment faire coïncider, ou non, le regard des réalisateurs de télévision avec le regard d’un spectateur, d’un amateur ? Quelle articulation entre la vie intime et l’histoire collective dont font partie ceux qui sont socialement relégués aux marges de l’écriture de cette histoire ?

La seconde étape nodale des ateliers était la réalisation proprement dite de films neufs. Les images des évènements des dernières décennies (faits majeurs ou mineurs, culturels ou naturels) étaient articulées à un récit personnel, voire identitaire, à partir d’un savant montage visuel et sonore. Sur le plan visuel, seules les images de l’INA pouvaient être utilisées (aucun nouveau filmage) mais toute liberté était donnée en matière d’intervention sur celles-ci : les raccourcir, les tronquer, les ralentir, les accélérer, les inverser.

Sur le plan sonore, la règle était, à l’inverse, la création d’une bande originale : mixage de sons provenant des archives de l’INA, de sources préenregistrées et de matériaux inédits fabriqués en atelier (ambiance sonore, lecture de texte, récit vécu ou imaginé, musique). Les réalisateurs d’Avant que j’oublie, détenus à l’époque au Centre pénitentiaire des Baumettes, ont par exemple confié à des étudiants qui participaient au projet le soin de recueillir à Marseille des témoignages impromptus sur le thème de l’amour. “Ces participants du dehors, ont pris le zoom son qu’on leur avait donné et ont passé des heures à enregistrer. Ils sont revenus en nous disant j’ai interviewé ma copine, j’ai demandé à une dame qui était dans ma rue et qui demandait à manger, moi j’ai parlé et pour nous c’était vraiment du bonheur” se souvient Jean-Noël Pané  2. Des fragments de ces prises de son sont insérés dans le film, à la manière de micros-trottoirs intimes. Hommes, femmes et enfants du dehors élargissent à l’échelle de la ville les mots feutrés des deux coréalisateurs sur ce qui “manque vraiment à l’intérieur [de la prison]” : “l’amour”, “l’amour avant que j’oublie”.

Cette nouvelle bande son pourvoit une grande part de l’émotion des films d’Images en mémoire, images en miroir. La voix anonyme des participants se mêle avec les images du siècle que les médias ont rendues familières, comme s’il s’agissait de dire l’impossible d’un dialogue. Un parti pris qui est au cœur des Cris sans voix, par exemple, où une voix de femme confie : “L’image me fait peur” ; tandis qu’un montage relie émeutes à Berlin Est en 1953, manifestations musulmanes à Paris en octobre 1961, révolte des étudiants de Mai 1968, victoire démocratique au Portugal en 1974, printemps arabes de 2011 ­­­ un enchaînement de mouvements de Libération des peuples qui devrait rassurer cette voix apeurée ? Pas tout à fait puisque la voix poursuit : “C’était hier et rien n’a changé.” Et cette voix féminine qui tâtonne, qui cherche l’espoir du côté de l’enfance, bute in fine sur cette archive terrible et drôle à la fois : de jolis enfants chinois allongés sur des pliants ; ils portent tous de seyantes lunettes noires et prennent vraisemblablement une prophylactique cure de soleil. Ces images pourtant effraient encore : ces petits si géométraux, si mécaniquement alignés, ne sont-ils pas les pièces d’une usine, l’usine révolutionnaire ?

 

le balisage d’évènements historiques

Les 36 films du DVD sont organisés selon une dizaine d’entrées qui en font ressortir les traits communs : L’enfance du regard, L’histoire et moi, Visions, Collisions, Paysages intérieurs, etc. Et s’il serait vain de rechercher une typologie de ces œuvres autre que celle qui découle de la règle du jeu fixée par Lieux Fictifs, on peut dire que certains films, à l’instar de Avant que j’oublie et des Cris sans voix, collectent des évènements disparates au service d’un propos plus large sur le sens de l’histoire. Les bouleversements politiques sont alors souvent montés en alternance avec des catastrophes naturelles qui invitent à repenser la place des individus dans la course de l’histoire.

D’autres films privilégient au contraire le balisage d’évènements historiques précis : dans La Leçon, la focale est placée sur la décision de Rosa Parks, le 1er décembre 1955, de ne pas céder sa place à un Blanc dans un bus, ce qui donne lieu à une truculente rétrospective des slogans liés aux luttes contre la ségrégation aux Etats-Unis. Drôle et percutant sur les ressorts de l’amnésie collective. Dans Palingénésie, les images racontent l’histoire localisée de la construction et de la chute du mur de Berlin (1961-1989) mais la voix off contrecarre toute vision irénique de l’histoire : elle fait la liste des murs érigés par la société (croyance, famille, prison, etc.) et découpe l’écran en une multitude de petits cadres si bien que le film se retrouve lui-même enfermé dans des cloisons. C’est probablement là   entre le rire et les larmes ─ que se niche la ligne de partage la plus structurante entre les différents films du DVD : l’exercice critique ménage une approche humoristique et corrosive pour les uns (beaucoup de plaisir par exemple à mettre en écho la vie déréalisée des spationautes d’Apollo 11 avec le quotidien des hommes sur Terre : Face à Face, Voyage dans les clans du destin), alors que pour d’autres elle suscite un balancement entre la mélancolie (La Mémoire et la Mer) et la colère (Indignación !). Ces images du passé étaient porteuses d’une violence que l’INA n’avait pas soupçonnée et qu’il était très difficile d’affronter, explique par exemple Christophe Beckers, technicien vidéo au sein de Lieux Fictifs et participant de L’atelier du dedans (City Wall et Avant que j’oublie).

Au final, Images en mémoire, images en miroir aboutit à ce paradoxe, qui est la marque de sa réussite : des images diffusées à la télévision française et donc jugées conformes au standard de ce média (des images devenues des archives mises à disposition par l’institution en charge de leur sauvegarde), sont réinventées au point de ne plus être des images télévisées. Le corpus dImages en mémoire, images en miroir est dorénavant composé de films de cinéma. Ceux-ci s’inscrivent dans une tradition riche faite d’œuvres poétiques se réappropriant les évènements historiques qu’ils embrassent : La Rabbia de Pier Paolo Pasolini et Giovannino Guareschi (1963), Vidéogrammes d’une révolution de Harun Farocki et Andrei Ujica (1992), Oh ! Uomo, d’Angela Ricci Lucchi et Yervant Gianikian (2004), pour citer quelques titres discutés dans les ateliers au cours du projet ; une tradition faite également de formes tricotant le biographique, le quotidien et l’histoire du siècle, à l’instar des démarches d’Alain Cavalier, Vincent Dieutre, Chantal Akerman ou Jonas Mekas, parmi tant d’autres.

Plus de deux cent cinquante films en quatre ans d’ateliers  ̶  soit autant de micro-histoires à l’échelle des mondes (du monde intérieur fini et invisible, à la conquête spatiale spectaculaire et sans fin)  ̶  ont été réalisés. Une sélection de trente-six d’entre eux a été présentée dans le cadre d’une exposition à la Friche Belle de Mai à Marseille en 2013. Elle a ensuite circulé dans des espaces de cinéma jusqu’à se stabiliser dans le présent DVD, “trace finale de ce projet hybride et unique” selon Clément Dorival, coordinateur opiniâtre du projet. On rêverait d’une version DVD-Rom permettant de circuler de façon réversible des films aux archives et des archives indexées par évènements aux films de montage qui les réinterprètent. En attendant, l’objet final aujourd’hui disponible (avec un livret inclus dans le DVD) restitue bien les enjeux sensibles d’une aventure artistique où l’histoire  ̶  focale des archives de l’INA  ̶  est devenue un pur indice, une trace parmi d’autres du matériel mnésique qui fait l’identité de chacun.

 

Frédérique Berthet 3 (février 2017)

 

1 L’association Lieux Fictifs a été créée sur une initiative des cinéastes Caroline Caccavale et Joseph Césarini, cf. Images de la culture26 (décembre 2011).

2 Jean-Noël Pané, réalisateur de deux films de l’édition DVD.

3 Dans le cadre du séminaire annuel (2015-2016), Ecrire et penser avec l’histoire à l’échelle du monde, dirigé par Frédérique Berthet, Catherine Coquio et Inès Cazalas à l’Université Paris Diderot, la séance Filmer dedans/dehors. Une expérience des frontières a porté sur le projet Images en mémoire, images en miroir. Elle a réuni Clément Dorival, porteur du projet, Jean-Noël Pané, participant des ateliers, et la section des étudiants empêchés de Paris Diderot.